Le Béton et la Rose

Par Le 09/08/2013

Au pays des vallons verts existait un village tranquille au bord de la rivière. Au pied de son clocher coiffé du coq récemment restauré, il ignorait les turbulences économiques modernes. Mais la grande ville voisine manque d'espaces disponibles pour son développement industriel rapide ; ses grands chantiers ont vite fait d'enjamber la rivière.

allonnes-centre-ancien.jpgLe vieux bourg fait le dos rond autour de la place de l'église, alors qu'une mobilisation technique générale implante ses chantiers sur des hectares de rase campagne.

Un document illustré de photos résume cette histoire. Pour ouvrir le document, cliquer ici > le-beton-et-la-rose.pdf le-beton-et-la-rose.pdf

Sur des centaines de mètres s'alignent les rails de circulation des grues créatrices des longs bâtiments sans fin du nouveau quartier. Et arrivent les premiers bataillons des fantassins du bâtiment, planteurs de "chaises" qui localisent l'emprise des constructions. Puis grimpent les équipes tordeuses de fers à béton et pointent celles des coffreurs habilleurs des moules de bois des coulées bétonnières. Alors l'usine à béton s'ébranle pour déglutir par tonnes ciments et graviers et expulser l'humeur boueuse qui composera la chair froide et morne des nouveaux bâtiments. Et tournent les chaines de camions lourds de terre et de matériaux bruts. Et roulent les grues productrices des murs rideaux d'immeubles jumeaux, créateurs des rues de courants d'air.

Quelques années plus tard, tout au long d'un automne pluvieux, les "Zupiens" s'installent. Ils viennent de partout : des fermes et des villages sarthois, du logement des parents où l'on s'entassait péniblement, du meublé ou de la chambre de bonne, de la cave insalubre ou du grenier d'un vieil immeuble à démolir. Vivre enfin convenablement ! On se précipite, on se bouscule dans les escaliers, on se donne un coup de main ; ça permet de faire connaissance. Le bonheur de l'installation dans un "chez soi" tant attendu est renforcé par la découverte du confort moderne. Pensez donc : plusieurs chambres, chacun la sienne ! l'eau courante et même l'eau chaude ! les WC dans l'appartement, le chauffage central, le "220 volts" dans toutes les pièces !

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Mais rapidement les difficultés apparaissent dans le grand ensemble. Des retards dans les équipements collectifs rendent la vie difficile dès le premier hiver ; des classes ouvertes dans la précipitation, pas de bureau de poste et une année sans téléphone, des commerces improvisés. Dans ce regroupement d'immenses bâtiments de béton uniforme, pas de signalement de rues, pas de numéros dans les halls collectifs, on se repère difficilement. Pas de boutiques du quotidien, pas de bistrot pour se retrouver autour d'un verre ! Et le chantier n'est pas achevé. On improvise un terrain de foot pour occuper les gamins, les femmes se plaignent à la maison, l'humeur est grise et la plaisanterie acide chez les hommes.

Au printemps suivant, l'un d'eux, rural d'origine et jardinier par goût, est concierge responsable d'un bloc d'immeubles. Privé d'espace de culture, il a l'idée de planter quelques fleurs à l'entrée du bâtiment tout près de sa loge. Il est gardien et donc un peu plus chez lui pour aider les autres. Ainsi, dans le long liseré de gazon qui borde la rue, apparaît une tache colorée qui attire l'attention. Quoi ? Pourquoi ? A-t-il le droit ? Et les gamins espiègles font écho à ces réflexions d'adultes et bousculent les fleurs : roues maladroites des vélos malintentionnés ou gestes revanchards des réprimandes d'un concierge défenseur de l'ordre du quartier ? Les écarts des vélos ont raison des premiers géraniums en fleurs, et d'autres seront aussi sacrifiés ! Car les parents, ignares jardiniers ou dilettantes négligents, en sourient.

Mais têtu et persévérant comme tout homme de la terre, notre gardien persiste. Il bricole quelques garde-fous de métal pour écarter les roues ravageuses et il ose quelques rosiers plus coriaces à détruire. On les malmène bien un peu, mais ils résistent et finissent par fleurir. On laisse en paix le jardinier, on le remercie même. Encouragé, il développe son projet et des arceaux de roses rouges signalent sa loge de loin. Son directeur lui accorde quelques crédits pour fleurir les immeubles voisins. L'été suivant les premiers boutons s'épanouissent tout au long des façades.

rose.jpgQuelques années plus tard, le fleurissement traverse la rue et se transmet dans le Plan de Restauration et de Rénovation de la Z.U.P ...

Et vingt ans après l'ouverture de la rue du béton gris, on a fêté le créateur du boulevard de "l'Amitié Fleurie" ...

Ainsi fleuriraient des Territoires de Qualité, si on donnait un peu de pouvoir aux "Jardiniers du Cœur" !

 

Un document illustré de photos résume cette histoire. Pour ouvrir le document, cliquer ici > le-beton-et-la-rose.pdf le-beton-et-la-rose.pdf

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